Labyrinthe Revue de recherche et d'expérimentation dans le domaine des savoirs littéraires, philosophiques, historiques et sociaux.

Entretien

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Daniel S. Milo

« Pensez, dix minutes » [Extrait]

Entretien réalisé par Déborah Cohen et Marc Aymes

Texte intégral

Connaissez-vous Daniel S. Milo ? Il dit lui-même être « le seul témoin ici de [ses] propres exploits ». Il conviendrait donc de faire les présentations d’usage. Mais suffit-il de dire que l’homme est historien, romancier et philosophe, maître de conférences (habilité à diriger des recherches) à l’École des hautes études en sciences sociales à Paris ? Difficile, car malgré tout on en vient vite à s’écrier, sur le ton de parents excédés par l’insubordination de leur rejeton : « Qu’est-ce qu’il a encore fait ? » Plutôt que de s’en remettre à cette normativité, laissons-le parler. Et contentons-nous d’un exergue, pour laisser voir l’une des raisons de l’entretien publié ci-après :

Écrire la Loi sur le dos des hors-la-loi, édifier la règle à base d’aberrant, définir la normalité avec du pathologique, sont des procédés vieux comme le cerveau. L’extraordinaire, parce que meilleure Gestalt que l’ordinaire, attirera immanquablement notre attention, de lui on partira pour embrasser l’ensemble1.


Labyrinthe – Commençons. Votre nom ?

Daniel S. Milo – C’est très policier tout ça ! Daniel Shabetai Milo.

Labyrinthe – Et que faites-vous dans la vie ?

Daniel S. Milo – Jusqu’il y a deux ou trois ans, j’étais père et philosophe. Maintenant, je suis plutôt philosophe et père. Mes filles sont trop grandes même pour un père à mi-temps. Mais dans ma tête je suis toujours père. Et fils orphelin. Ce n’est pas par hasard que je le dis. C’est une vision du monde verticale que j’ai. Toujours. Les liens forts que j’arrive à nouer avec l’univers sont des liens verticaux.

Labyrinthe – Avez-vous eu une vie avant la recherche, si vous avez une vie de recherche ? Car vous avez dit, lors d’un de vos séminaires, que « les étudiants d’aujourd’hui ayant une espérance de vie d’environ cent quatre-vingt dix ans, il vaudrait mieux qu’ils aient une vie avant… »

Daniel S. Milo – J’ai compris. Oui. J’ai eu une vie de romancier nul. J’ai fait trois romans avant d’aller à l’université. Tous non publiés, heureusement. Tous une honte. Et puis… J’ai fait la guerre, j’ai été soldat. J’ai tiré sur des gens que je n’avais jamais vus avant. Ils m’ont tiré dessus aussi, alors qu’on n’avait pas particulièrement de comptes à régler. Est-ce que j’ai eu une autre vie… J’ai perdu un frère. C’était avant la recherche. Et d’ailleurs avant la recherche, il y a l’université. En Israël j’ai fait des études de philosophie et de littérature, en deuxième cycle j’ai fait une maîtrise de cinéma. Puis, en troisième cycle — qui pour moi est avant la recherche, même si c’est un doctorat — j’ai fait ce que les autres appelaient « historien ». Moi j’acceptais, avec ma tolérance habituelle. Ça c’était avant la recherche, la vraie. Avant ce que je fais maintenant, depuis 1990.

Labyrinthe – C’est en 1990 seulement que vous avez commencé à faire de la recherche ?

Daniel S. Milo – Disons qu’à 37 ans je commençais à trouver. Un peu comme le Rabbin Akiva. ça vous dit quelque chose, Rabbi Akiva ? Un berger analphabète jusqu’à 40 ans, il est devenu l’un des piliers du Talmud. Il est tombé amoureux de la fille de son patron qui a décidé que, s’il voulait l’épouser, il devait faire un peu d’études. Et il est devenu un grand rabbin. Mais si je compte ma vie vraie, c’est jusqu’à 22 ans, et après 37. Entre les deux se trouve la parenthèse universitaire normale, qui pour moi n’est pas une vraie vie. C’est une sorte d’inertie carriériste, arriviste, qui ne compte plus dans mon CV vrai.

Labyrinthe – Aujourd’hui, vous n’êtes donc pas à l’université, ni dans l’université…

Daniel S. Milo – Non, non. Je suis payé par le Ministère, ce qui est très gentil. La France est un pays très accueillant pour les intellectuels étrangers, pour la main-d’œuvre immigrée intellectuelle. Le contribuable français règle mes notes. Ça s’arrête là. Je n’ai pas de contact avec le monde universitaire, ni ici ni en Israël, et cela depuis les colloques que j’ai organisés pour Alter Histoire2 — un à Viterbe, un à Royaumont, un à Paris — trois réunions où ça chahutait ferme.

Depuis 1989, je n’ai jamais mis les pieds dans un colloque. Je ne suis invité nulle part, je n’invite personne. Dans mon séminaire3, c’est moi qui parle. Le mois prochain j’invite quelqu’un, un cardiologue, mais c’est très rare ; ça m’arrive à peu près tous les quatre ans. Donc, je vis dans... mon trou.

Labyrinthe – Et vous lisez quand même ?

Daniel S. Milo – Il y a un dicton en hébreu : « Il faut choisir dans la vie, soit on fait la queue des lions, soit on fait la tête des renards ». J’ai compris qu’en pratiquant mes collègues, les historiens, les sociologues, les anthropologues, je faisais la « tête des renards ». Alors qu’avec Platon et des grands romans, je faisais la « queue des lions ». À l’âge de 37 ans, j’ai fait mon choix. D’où le titre de mon séminaire : « Lire ». ça a commencé en 1989. C’était le challenge : être avec les grands esprits. Quand je dis « lire », c’est : on lit de grands textes. Des gens qui savent écrire, et non pas qui savent écrire en tant qu’historiens. De Marc Bloch, on dit : « C’est quelqu’un qui écrit bien pour un historien ». Mais quand on parle de Victor Hugo, on ne dit pas : « Il écrit bien pour un écrivain » ! Il écrit bien, point. Donc chez moi, on lit des textes bien écrits, point. Shakespeare, Hawthorne, la Bible. Mais les textes d’historiens, les textes sociologiques…

Labyrinthe – C’est aussi le choix de ne pas lire les contemporains ?

Daniel S. Milo – Mais je lis des contemporains ! James Ellroy, Saramago, des gens comme cela. Mais des historiens, ça c’est terminé. L’histoire, je ne peux plus la digérer du tout. Ce n’est même pas l’indigestion, ça ne m’intéresse plus.

Labyrinthe – Et les philosophes ?

Daniel S. Milo – Platon.

Labyrinthe – Et les philosophes contemporains ?

Daniel S. Milo – Platon. Il est très contemporain. Il est même beaucoup plus contemporain que la plupart des philosophes d’aujourd’hui. Je ne sais pas si vous avez vu une pièce de théâtre qui s’appelle La Dernière Mort de Socrate4 — c’est une façon pour moi d’être, avec l’ami Socrate, mon unique maître.

Labyrinthe – Et quel serait votre style dans tout cela ?

Daniel S. Milo – Le style écrit, ou le style en général ?

Labyrinthe – En général, pour l’instant.

Daniel S. Milo – Donc vous me posez la question « Quel est mon même ? », n’est-ce pas ?

Quel est mon même ? J’aime la vérité... follement. D’une façon maladive. C’est mon style. C’est un amour complètement absurde, qui ne sert à rien. L’amour de la vérité c’est comme l’amour du camembert. Ce qui m’anime, c’est la faim de vérité.

Ce que j’aime dans la vérité c’est que c’est toujours à sens unique ; comme avec la femme fatale. Tout ce qui est unilatéral me plaît déjà. Tout ce qui est réciproque m’inquiète. La plupart des sciences humaines et sociales reposent sur le don/contre-don. Il y a énormément de variations sur le thème, mais c’est parce que l’humanité dans ses aspects sociaux, c’est give and take : donnant-donnant. Tout cela m’énerve terriblement depuis toujours. J’aime le don, tout seul, j’aime le give ou le take, mais pas les deux ensemble. La Vérité, c’est 2 x 2 font 4. C’est l’idéal-type, pour parler comme Max Weber. Ce qui est propre à cette équation, 2 x 2 font 4, ce qui est son même, c’est qu’il n’y a pas de dialogue entre elle et moi. Il n’y a pas de dialogue avec la vérité. En ce sens, je considère que je suis assez juif, assez jéhoviste. À savoir que la vérité ressemble au Un, ressemble à ce Dieu avec lequel on n’a pas de contact, et qui n’a pas besoin de nous. Il est là tout seul. Que j’apparaisse sur Terre ou pas, 2 x 2 font 4 n’est ni impressionné ni au courant. Tout ce qui est unilatéral en général, c’est mon truc ; et à l’intérieur de cela, le lien maladif qu’on a avec la vérité, qui est un cas spécifique de cet objet qui se passe si allègrement de nous. Pour l’amant de la vérité, il n’y a pas de récompense autre que l’amour qu’on a pour 2 x 2 font 4. On ne peut pas toucher les dividendes de cet objet. On ne fait pas couple avec la vérité. C’est très asymétrique, l’amour de la vérité. La vérité n’aime pas l’amoureux de la vérité. Parce que si la vérité l’aimait – c’est comme pour Dieu – elle ne serait pas vraie, car elle serait imparfaite, n’est-ce pas ? C’est le modèle, c’est la théologie juive, si jamais une théologie juive existait.

Voilà : ça, c’est mon même. Est-ce que c’est mon style ? J’en avais deux. J’en avais un avant la mort de ma mère, qui était violent, dans la provocation presque permanente. Quand j’allais dans les séminaires à l’École, il y avait des ambulances à la sortie pour venir chercher les orateurs. Au lycée aussi, il fallait que je descende celui qui parle. J’ai une haine viscérale de l’autorité, ou même de l’autorité provisoire. Quelqu’un parle, donc il faut lui tirer dessus, tout de suite. Donc, c’était un style un peu « fou furieux ».

Labyrinthe – Ėtait-ce une manière de don ? D’offrir son opposition ?

Daniel S. Milo – Si on fait dans la psychanalyse, c’était une manière de tuer mon pauvre père. Mais on ne fait pas dans la psychanalyse. C’était pour moi un moyen de ne pas mourir d’ennui. Comme j’aime l’unilatéral, je suis assoiffé de grandeur. Or, les chances qu’on croise la grandeur à l’université ou aux Hautes Études sont infimes, voire inexistantes. Donc j’en voulais à ceux qui parlaient d’être là, ex cathedra, d’être entre OK et médiocre. Ils n’arrivaient pas à me donner ce qu’il me fallait, ce que je trouve dans la littérature, dans Platon et dans Shakespeare, dans Johan Cruyff ou dans Don Giovanni. Donc c’était une sorte de rage : une façon d’être tout le temps dans le clash, dans le conflit. Ça c’était mon style.

Autant, je n’accepte pas dans mon séminaire que quelqu’un ouvre le bec. Ça fait des années que c’est la règle écrite : chez moi on se tait. Les étudiants le savent. Ils ont le droit de poser des questions parce qu’ils n’ont pas compris. Mais ce n’est pas un dialogue entre nous. Jamais. Il ne faut pas que s’instaure un dialogue entre le maître et les disciples. Je leur dis : « Si je suis payé, c’est que je sais quelque chose que vous ne savez pas, donc je ne vois pas pourquoi on devrait échanger idées et opinions. » Donc, c’est sans dialogue. C’est même sans conflit – rien. Si quelqu’un me dit : « Je pense autrement », je dis : « Eh bien, allez chez mes collègues ». Parce que dans mon séminaire, on ne pense pas autrement. Très souvent, on ne pense rien. Mais pendant deux heures, vous êtes là, vous essayez de nager dans une pensée, ce n’est pas la peine de penser autrement. On essaie de comprendre la pensée qui se passe dans cet îlot, ce ghetto bizarre qu’est mon séminaire. Pour affiner ma réponse : s’il y a un même à l’intérieur de moi, c’est la violence. Toujours. Quel est mon style ? Il est violent.

[…]


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Notes

1 Daniel S. Milo, « Épicerie, paranoïa, iceberg (épi) », dans Martine Godet (dir.) (avec la collab. de Muriel Carduner-Loosfelt et d’Hélène Coq-Lossky), De Russie et d’ailleurs. Feux croisés sur l’histoire. Pour Marc Ferro, Paris, Institut d’études slaves, 1995, p. 591-598, ici p. 592.
2 Daniel S. Milo, Alain Boureau (dir.), Alter Histoire. Essais d’histoire expérimentale, Paris, Les Belles Lettres, coll. « Histoire », 1991. Sauf précision contraire, les ouvrages cités ci-après ont été publiés par le même éditeur.
3 À l’École des hautes études en sciences sociales (Ehess) à Paris, Daniel S. Milo y donne deux séminaires intitulés, pour l’année 2006-2007, « Le trop et le cerveau » et « L’expérimentation en sciences de l’homme ». Dans la suite de l’entretien, il sera fait référence indistinctement à « l’École » ou aux « Hautes Études » pour désigner l’Ehess.
4 Daniel S. Milo, La Dernière Mort de Socrate (2002).

Pour citer cet article

Daniel S. Milo, « « Pensez, dix minutes » [Extrait] », Labyrinthe, Numéro 26, , [En ligne], mis en ligne le 6 avril 2007. URL : http://revuelabyrinthe.org/document1555.html. Consulté le 4 juillet 2008.

 
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