Labyrinthe Revue de recherche et d'expérimentation dans le domaine des savoirs littéraires, philosophiques, historiques et sociaux.
Aperçus de recherche
L’architecture universitaire en France, des années de croissance aux temps de crise (1960-1980)
Suivant les modifications des conditions de la construction, l’histoire de l’architecture a évolué et ses champs d’investigation se sont diversifiés. Loin de l’approche monographique de quelques bâtiments phares ou de l’étude de personnalités et mouvements novateurs, l’histoire de l’architecture doit à présent englober l’ensemble des phénomènes de construction. Dans cette perspective, les constructions publiques font l’objet de nouvelles recherches inaugurant des problématiques originales.
Dès lors, il devient important d’étudier les relations entre les constructions et la (les) volonté(s) politique(s), ainsi que les questions relatives aux divers aspects de la maîtrise d’ouvrage : conception des programmes, planification, élaboration des projets...
C’est dans ce cadre que doit être envisagée une histoire sociale de l’architecture universitaire1.
En effet, le parc immobilier des universités n’ayant guère évolué depuis la deuxième guerre mondiale, l’augmentation quasi incessante des effectifs étudiants2 durant les années 1960 et 1970, conséquence de l’arrivée massive d’une génération en âge d’entrer à l’université et de la démocratisation de l’enseignement supérieur, aboutit à la mise en place d’une politique quantitative de constructions universitaires. Cette volonté étatique donne naissance, de fait, à un programme architectural nouveau.
Cette mutation concourt à l’élaboration de la problématique : il s’agit donc, en dépassant le stade l’analyse critique rétrospective, de passer de cette constatation quantitative à une approche qualitative, en mettant à jour les éléments qui ont présidé aux constructions universitaires.
Dans cette perspective, une interrogation sur la spécificité des constructions universitaires s’impose, qui doit, pour chaque phase de la construction, être menée en distinguant les différents niveaux de décision : volontés politiques générales et décisions personnelles. Cette interrogation doit en outre être appréhendée (au sein de l’étude des processus d’élaboration et de décision, id est du fonctionnement de la maîtrise d’ouvrage) à travers divers axes de recherche : localisation, typologie, aspects esthétiques et techniques...
A la lumière des recherches déjà effectuées (archives, dépouillement de périodiques, témoignages oraux), il apparaît que, malgré l’extrême centralisation des processus de construction, la rigidité des normes et les contraintes budgétaires, la maîtrise d’ouvrage n’a pas réellement crée de programme architectural cohérent et réfléchi.
Les campus français des années soixante sont le fruit de la complexité des procédures d’expropriation en centre ville et du coût peu élevé des terrains périphériques ; ils se présentent plus comme des campus par défaut que comme la concrétisation d’un modèle architectural choisi pour ses qualités esthétiques et ses avantages fonctionnels.
En outre, les bâtiments, spécialisés et hiérarchisés3, répondent encore à une conception monumentale de l’architecture universitaire faisant écho à un élitisme institutionnel toujours en vigueur. Elitisme pour élitisme, il faut noter à ce sujet que la plupart des construction universitaires furent édifiées sous la conduite de quelques mandarins de l’architecture (architectes des bâtiments civils et palais nationaux : Clément-Cacoub à Orléans la Source, Madeline dans les premières constructions de Jussieu, Cassan dans les étapes suivantes de ce chantier) peu enclins aux innovations. D’autre part, la commission de l’équipement scolaire universitaire et sportif souligne le danger d’une trop grande industrialisation (ou préfabrication) pour les constructions universitaires, ceci afin d’éviter l’uniformisation de ces bâtiments. Enfin, il résulte de l’absence d’une réelle concertation entre les différents acteurs de la construction universitaire ainsi que du décalage entre la planification dans le temps et la planification dans l’espace4 un isolement des bâtiments entre eux, à l’intérieur même des campus.
Dans cette situation résultant d’une politique d’ensemble plus empirique que réfléchie, et peut-être grâce à l’absence de doctrine, des volontés personnelles ont pu émerger et ont su transformer les lacunes institutionnelles en espace de liberté.
Elles se sont frayées un chemin au travers des lourdeurs administratives pour créer des bâtiments originaux témoignant d’une réflexion sur les spécificités de l’université, son fonctionnement et ses évolutions.
On connaît bien à présent l’intervention de Malraux et du doyen Zamansky à Jussieu : cette rencontre permit de renouveler l’architecture universitaire et d’en faire un lieu d’expression plastique.
Entre 1969 et 1972, à Lyon II Bron, René Dottelonde, soutenu par certaines personnalités du ministère de l’Education nationale qui firent appel à lui et fort des expériences précédentes, a su exprimer une réflexion sur l’enseignement universitaire et sa démocratisation à travers la typologie, les formes architecturales et les techniques employées. Ainsi, la pluridisciplinarité prônée par la loi Faure de 68 trouve un réel écho architectural dans l’absence d’identification des bâtiments, mise en place techniquement par des structures multidirectionnelles constituées en nappes continues réservant la possibilité de déplacement des éléments modulaires.
A Lyon, comme à Villetaneuse à la même époque5, les notions d’ouverture au public et de lien entre ville et université furent matérialisées par la réalisation d’une rue traversant l’université pour mettre en communication deux zones urbaines.
Mais, victimes d’un ralentissement des constructions dès le milieu des années 70 et de leur caractère par trop exceptionnel, les expériences novatrices ne se sont jamais vues érigées en modèle. Au contraire, que ce soit en raison d’une pénurie de dessertes locales, de l’abandon des projets urbains initialement prévus ou de l’immobilisme des universitaires eux-mêmes, ces constructions originales connaissent aujourd’hui des situations d’échec identiques à celles observées dans les autres campus. l’analyse de ces échecs débouche sur de nouvelles problématiques propres à l’histoire de l’architecture universitaire : indifférence des acteurs politiques ou institutionnels par rapport aux étudiants et difficulté de cette architecture à engendrer l’appropriation des bâtiments...
Notes
Pour citer cet article
Quelques mots à propos de : Sabine Delanes
Sabine Delanes est l’auteur d’une maîtrise sur la Maison de l’Iran à la Cité Internationale Universitaire de Paris. (1996, Paris I, sous la direction de Gérard Monnier). Après un DEA sur l’architecture universitaire à Paris I, elle poursuit ses recherches en doctorat sous la direction de Frédéric Seitz à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, dans le cadre du séminaire architecture et politique (centre de recherches historiques, EHESS). Sujet : une histoire sociale de l’architecture universitaire en France (1960-1980).
