Labyrinthe Revue de recherche et d'expérimentation dans le domaine des savoirs littéraires, philosophiques, historiques et sociaux.
Correspondance de l'étranger
Lettre d’Istanbul (et d’Athènes)
Version française
Récemment s’est clos en Grèce un débat qui, depuis des mois, occupait le premier plan sur la scène politique et médiatique. Ce débat portait sur le livre scolaire destiné à la sixième classe du primaire1. Celui-ci avait été rédigé par un groupe d’historiens choisis par le précédent gouvernement, suite à un appel d’offre public. Les critiques portaient sur l’évident effort des auteurs pour s’éloigner des vieux stéréotypes longtemps dominants dans l’historiographie nationale et pour présenter une vision plus modérée de l’expérience grecque à l’époque ottomane (xve-xixe s.). Cette réinterprétation était issue à la fois d’une démarche historienne, c'est-à-dire du traitement d’une nouvelle documentation permettant de revenir sur des croyances bien établies, et d’un consensus politique entre les gouvernements turc et grec. Ceux-ci, à l’exemple du couple franco-allemand, avaient souhaité promouvoir un récit historique qui évitât de perpétuer l’hostilité et permît la compréhension. L’extrême-droite monta au créneau contre l’ouvrage et vociféra contre ce qu’elle considérait être une déshellénisation de la jeune génération, tandis que le parti communiste voyait dans le projet de rapprochement gréco-turc un projet impérialiste. Finalement, l’ouvrage fut retiré par le second gouvernement de la Nouvelle Démocratie, qui céda à l’hystérie nationaliste, en un temps où la question macédonienne était, parmi d’autres, à nouveau à l’ordre du jour.
L’Église grecque, et en particulier son chef spirituel, l’archevêque Christodoulos, jouèrent un rôle central dans la controverse. Comme partout ailleurs dans les Balkans, l’Eglise grecque a toujours eu un rôle politique particulièrement important. Néanmoins, ce rôle avait pris des dimensions sans précédent depuis l’élection (en 1998) de l’archevêque Christodoulos, homme intelligent et brillant orateur de grande ambition politique. Christodoulos n’a jamais caché son désir d’imposer l’orthodoxie comme idéologie dominante dans le débat public. Il y a en grande partie réussi. Lors de la précédente législature social-démocrate, il avait déjà récolté plusieurs millions de signatures contre la décision du gouvernement d’abandonner la mention de la religion sur les cartes d’identité (et ce afin de se mettre en conformité avec la législation européenne). S’en étaient suivi des manifestations de croyants et de nombreux discours violemment anti-européens, voire anti-occidentaux, contre ces « francs-maçons » et ces « Latins » qui ont toujours été ennemis de l’hellénisme.
Qu’avait donc de si alarmant ce livre, du point de vue de l’Eglise ? Pour la première fois, son rôle dans la perpétuation de la culture nationale quittait le domaine de la légende et se trouvait historiquement contextualisé. Ainsi, on ne mentionnait plus la légende des « écoles secrètes », c’est-à-dire la théorie selon laquelle, les Ottomans n’autorisant pas l’éducation des jeunes chrétiens, les prêtres locaux auraient secrètement et nuitamment instruit les enfants, afin qu’au nez et à la barbe du Turc barbare les jeunes orthodoxes puissent apprendre à lire et à écrire. La recherche historique (sans d’ailleurs qu’il s’agisse d’une historiographie radicale de gauche) a prouvé que les « écoles secrètes » n’étaient qu’une invention de l’historiographie nationaliste du xixe siècle. Mais de telles absurdités continuent à être répétées, parce qu’elles entrent en résonance avec la peinture très sombre des temps ottomans dans laquelle les gens se complaisent. Il y a deux ans, j’étais invité pour une conférence par le Patriarcat Oecuménique de Constantinople : pendant le cocktail qui suivit, un membre de la communauté grecque locale me dit, avec le plus grand sérieux et une émotion non feinte, que sa grand-mère avait suivi et réussi le cursus de l’« école secrète ».
D’autre part, l’ouvrage scolaire incriminé réévaluait le rôle de l’Eglise dans la préparation du soulèvement national (1821-1830). Quoique la question ait tourmenté les cercles académiques durant des années, il ne fait à ce jour aucun doute, du moins pour la grande majorité des historiens professionnels, que le patriarche de Constantinople ainsi que d’autres membres du haut clergé, étant eux-mêmes partie prenante de l’appareil administratif ottoman, avaient autant que possible tenté de contenir toute activité révolutionnaire. Si le patriarche fut finalement mis à mort par les Ottomans, ce ne fut qu’en raison du peu de succès de ses efforts, mais cela autorisa longtemps l’historiographie nationaliste à le peindre en martyr. Sa statue de marbre trône toujours dans l’angle gauche de l’Université d’Athènes. Dans l’angle droit, s’élève la statue de Rigas, la figure révolutionnaire la plus remarquable de la fin du xviiie siècle. Le seul point commun de ces deux personnages est d’avoir été mis à mort par les Ottomans. Comme le nouveau manuel, se conformant aux avancées du savoir historique récent, ne reproduisait pas les stéréotypes concernant le rôle de l’Eglise dans le processus d’indépendance nationale, l’Eglise grecque réagit. Une diminution de son rôle dans le passé aurait automatiquement diminué son importance sociale et politique dans le présent.
D’autre part, les dernières années ont vu, pour des raisons qui sont communes à l’ensemble de l’Europe, l’apparition en Grèce d’un parti d’extrême-droite (Laikos Orthodoxos Synagermos ou LAOS). Outre un discours simpliste centré sur les thèmes de la xénophobie, du refus de l’Europe, de l’Amérique et de la mondialisation, ce parti a mis beaucoup d’énergie à défendre la « véritable histoire des Hellènes », en usant de méthodes assez peu orthodoxes. Dès le milieu des années 1990, des programmes de télévision présentés par des historiens amateurs étaient apparus sur quelques chaînes privées marginales. Nous autres étudiants en histoire nous amusions de ces lamentables émissions, et nous moquions de leurs bourdes, appelées à devenir le sujet de nos bavardages du lendemain. Néanmoins, peu à peu, une programmation différente, quoique toujours d’abord et avant tout centrée sur l’histoire hellénique, a fait son apparition. Les doux dingues furent remplacés par des présentateurs plus jeunes et plus agressifs, qui vendent aujourd’hui des séries entières de livres sur la Grèce ancienne, ses philosophes, ses historiens, ainsi que des mémoires de héros de la Grande guerre d’Indépendance. Au milieu de tout cela, ils glissent des références à leurs propres « brillants travaux », où ils distillent un discours dénonçant toutes les conspirations dressées contre l’hellénisme – parmi laquelle le complot juif est bien sûr le premier et le mieux organisé, devançant de peu celui des Européens, des Américains, etc. Tous ces livres, bien évidemment, sont vendus à la télévision « à prix sacrifié pour seulement quelques minutes encore ». Certains de ces programmes se sont longtemps tenus entre la télé-poubelle et la parodie, ce qui en faisait un genre culturel à part, dans lequel les Grecs anciens étaient considérés comme des extra-terrestres qui n’avaient disparu dans les profondeurs de la terre que pour revenir un jour dominer le monde comme ils l’avaient fait au temps d’Alexandre le Grand… Tout cela pouvait offrir d’intéressantes études de cas aux psychiatres et aux sociologues, mais nous, historiens, continuions d’en rire. Durant le débat sur le manuel pour les classes du primaire, certains de ces présentateurs utilisèrent leurs programmes pour attaquer le livre et couvrir d’insultes les historiens qui le défendaient, et qu’ils jugeaient traîtres à la patrie. Lors des dernières élections, quelques-uns d’entre eux ont réussi à se faire élire au parlement sous l’étiquette du LAOS, qui désormais siège au parlement. Les historiens ne rient plus.
La seule alliance de l’Eglise et de l’extrême-droite contre le manuel a-t-elle pu suffire à contraindre le gouvernement à le retirer quelques jours après les élections – et ce, quoiqu’il eût promis auparavant de le tester dans les classes, et quoique l’Académie d’Athènes (une institution des plus conservatrices), dont l’intervention avait été requise, ait fait part publiquement de ses remarques et corrections, dont la plupart avaient été acceptées par les auteurs ? Malheureusement non. De larges couches de la société grecque, qui ne se situent pas nécessairement à droite, ont attaqué l’ouvrage dès le départ. Ainsi le parti communiste, qui fit partie des contempteurs du livre, a-t-il décrit le débat comme une vaine querelle entre nationalistes et cosmopolites. Les membres du parti d’opposition socialiste (PASOK) ont craint d’apporter trop ouvertement leur soutien au manuel incriminé, de peur de perdre des voix. Ce débat autour d’un manuel scolaire a fait resurgir de très profondes tensions au sein de la société grecque. Depuis la fin des années 1990, et les efforts du gouvernement du parti PASOK, alors au pouvoir, pour imposer une série de modernisations, des segments de la société ont cultivé l’amalgame entre la « modernisation conformément aux directives européennes », le « capitalisme mondialisé », le « rapprochement gréco-turc » ou le « plan Annan2 », n’y voyant qu’un seul et même dessein de miner « l’essence véritable » de la nation. Ainsi les projets de réforme, réels ou imaginaires, ont-ils été rejetés en bloc. Quant aux historiens qui aujourd’hui participent à des colloques internationaux afin de soumettre les historiographies nationales à des approches comparatives, et qui tentent d’amender les manuels et les programmes scolaires, ils sont décrits comme des suppôts à la solde des conspirateurs, comme George Soros voire George W. Bush lui-même. Si tout cela peut sembler familier à ceux qui connaissent la Turquie, je dois dire ma tristesse à voir la société grecque et la société turque se ressembler à ce point.
Qu’est-ce qui pousse ces gens à déployer tant d’imagination et à inventer de tels complots supposés ? Je crois pouvoir dire que cela n’est pas principalement, voire absolument pas lié au fait que l’identité grecque se serait construite sur un mépris essentiel, voire sur une haine des Turcs. Tout cela est plutôt symptomatique d’une crise sociale plus profonde qui recherche des réponses toutes prêtes et n’hésite pas à s’emparer de l’antagonisme le plus largement diffusé et utilisé par le passé : l’hostilité anti-turque.
Traduit de l’anglais par Déborah Cohen
Version originale anglaise
Recently, a dispute in Greece that had occupied the top of the political agenda for months came to an end. A sixth-grade history textbook3 that had been assigned by the previous government after a public competition for a group of historians triggered a heated debate in the media. The point of contention was the evident effort made by the authors to ignore long-standing stereotypes dominating national historiography and adopt more moderate views with respect to the Greek experience under the Ottoman rule (15th-19th c.). This was partly a result of professional historical documentation that has contributed to the revision of certain well-established ideas but also of a political consensus between the Turkish and the Greek government which, following the German-French example, wished to promote a narrative that does not convey hostility but rather human understanding. An uproar saw vociferous protests from the ultra-right against what was considered to be the de-hellenisation of the younger generations coupled with accusations by the Communist Party of an imperialist project lying behind the Greek-Turkish rapprochement. Eventually, the book was withdrawn by the newly re-elected government of New Democracy, which bowed to the nationalistic hysteria dominating at a time when the ‘Macedonian issue’ among others is once again on the agenda.
Central to the controversy was the role of the Church of Greece and in particular its prelate, the late Archbishop Christodoulos*. The role of the Church in Greece, as everywhere in the Balkans, has been always particularly important. However, after the election of the last archbishop Christodoulos, a brilliant orator with great intelligence and incommensurate political ambitions, it took unprecedented dimensions. Christodoulos did not conceal his desire to impose Orthodoxy as the dominant ideology in the public sphere. To a large extent he succeeded. Already, during the time of the previous social-democratic government, he had collected millions of signatures against the government’s decision to drop religious indication from the new ID cards and thus adapting its legislation to European norms on personal data. This triggered demonstrations on the part of the faithful and a vehemently anti-European, or rather anti-Western, discourse against those ‘Masons’ and ‘Latins’ that have been always the enemies of Hellenism.
What was so alarming for the Church about this book? For the first time, its role in the perpetuation of national culture departed from the realm of legend and became more historically contextualized. There was no mentioning of the legend of the ‘secret school’, namely the theory that the Ottomans did not permit education among the Christians and therefore the local priest would secretly summon the village kids during the night so that, unnoticed by the barbaric Turks, the young Orthodox could learn how to read and write. Scholarship, and not necessarily a ‘radical leftist’ one, has proved in all certainty that this is only part of 19th c. nationalist historiography. Still people enjoy reproducing such nonsense simply because it resonates with the picture of darkness in the Ottoman times. Two years ago, I was invited for a lecture at the Ecumenical Patriarchate here in Istanbul and during the cocktail that followed, a member of the local Greek community confessed in full emotion that his grandmother in Cappadocia had graduated from the secret school. He was serious...
The other thing regards the role of the Church in the preparation of the national uprising. This is an issue that has tormented academic circles for years, but at least most professional historians would not doubt the fact that the Patriarch of Constantinople and others among the high-ranking clergy, being themselves part and parcel of the Ottoman administrative apparatus, did whatever was possible to avert any revolutionary activity. Eventually, the Patriarch was put to death by the Ottomans as a punishment on the basis that he had not been successful in his efforts. This allowed the nationalist historiography to depict him as a martyr. His marble statue stands on the left corner in front of the University of Athens. On the right corner, there is the statue of Rigas, the most outstanding revolutionary figure of the end of 18th c. The only common element among the two was that they were both put to death by the Ottomans.
The new book, following contemporary scholarship, did not reproduce the stereotypes regarding the contribution of the Church to the national independence. The Greek Church reacted to this, since diminishing its role in the past would automatically diminish its social and political importance in the present.
Secondly, over the last few years, and due to reasons that are pertinent to Europe as a whole, an ultra-right extremist party made its appearance in Greece. Apart from the xenophobic, anti-European, anti-American, anti-globalisation and very unsophisticated discourse it employs, it puts a lot of energy into defending the ‘real history of the Hellenes’, but using unorthodox methods. Already in the mid-1990s popular history programs presented by amateur historians were appearing on marginal private channels. Back then, we enjoyed watching those programs as simply trash TV and longed for the next goof that would become the gossip of the day among young history students. Later on, different programs again focusing on history, always Hellenic history, replaced the old ones. Now, younger more vociferous broadcasters sell whole book series of ancient Greek philosophers, historians, memoirs of heroes from the Greek War of Independence, etc. Into their midst, however, they would squeeze their own ‘brilliant study’ in which they had distilled effort and knowledge on all conspiracies against Hellenism: the Jewish one of course being the first and most well organised followed by the European, the American etc. All these books, of course, were sold at large discounts ‘for a few more minutes’. Some of these programs stood on the border between trash TV and parody, which made them a kind of a particular culture, where the ancient Greeks are claimed to have been extra-terrestrials, who later on disappeared in the depths of the Earth only to reappear one day to dominate the world as they did at the time of Alexander the Great!! A brilliant case study for psycho-analysts and sociologists but still we, the historians, went on laughing. During the history textbook debate, some of these individuals used their programs to attack the book and all those respectable professionals who had supported it, raining insults on those who had betrayed the nation. During the last election, some of them managed to be elected to the parliament on the ticket of LAOS (Laikos Orthodoxos Synagermos), the ultra-right party which has now parliamentary representation.
Is it only an alliance of the Church and the extreme right that attacked the book and urged the government to dump it a few days after the elections? This despite the fact that it had earlier promised to first ‘evaluate it in the classroom’ and that the authors had accepted most of the remarks and corrections made by the Academy of Athens, an extremely conservative institution that had been asked to intervene?
Unfortunately not: large segments of the Greek society, not necessarily on the right, targeted the book from the start. The Communist Party, for instance, that also condemned the book, described the debate as a useless fight between nationalists and cosmopolitans. People within the opposition PASOK socialist party were afraid to openly support the book lest it cost them votes. The history textbook debate allowed for broader tensions within Greek society to surface. In the late 1990s, the efforts of a PASOK government with a modernizing agenda to impose from above a series of novelties were met with a reaction of unprivileged segments of the society which made an automatic connection between ‘modernisation on European directives’ and ‘globalised capitalism’ on one hand and the ‘Greek-Turkish rapprochement’ and the ‘Annan Plan’4 on the other as aimed at undermining the ‘real essence’ of the nation. Thus, these real or imagined intentions were rejected altogether. As for the historians who participate in international meetings on comparing national historiographies, amending textbooks and reevaluating educational programs, they are considered simply as offering their services to the organizers of this conspiracy, figures such as Soros and probably George Bush himself. Now, if this looks familiar to all those following the Turkish reality, I have to say that I am not happy that in this respect Greek and Turkish society look so much alike.
Why do these people become so imaginative and make all these connections? I dare say that it is not mainly or probably even not at all due to the fact that Greek identity has been built upon an essential despise or even hatred for the Turks. It is symptomatic of a deeper social crisis that seeks for ready made answers and does not hesitate to grasp Turkish hostility as among the most broadly used ones in the past.
Notes
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Quelques mots à propos de : Vangelis Kechriotis
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